plate-forme


Texte écrit dans le 7ème numéro d’Emballage, une édition de l’ENSAPC, qui à l’occasion de l’exposition “Chapitre6 / ORSOL”, à l’Abbaye de Maubuisson ; se réinvente en document de communication de l’exposition, regroupant les supports habituels (affiches, cartons d’invitations, flyers, etc.)



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Posée, au milieu d’une étendue herbeuse, sur un fin tapis de brume filandreuse qui lui donnait l’illusion de flotter dans les airs. Depuis combien de temps, à en juger par les ruines qui la surplombaient, personne ne saurait plus le dire…

S’ils ne savaient pas d’où provenait cet étrange promontoire, ni quand il avait atterri (ou poussé) ici, ils pouvaient néanmoins sentir la volonté inaltérable qui avait préservé en cet endroit précis ce curieux édifice. Genius loci ou génie civil ?

L’illusion anthropocentrique, le fantasme cybernétique sont en réalité les messagers d’une vacuité ontologique qui mène à la domination de la technique, à l’aliénation généralisée. Ils s’appuient sur une fiction qui spécule sans cesse sur son propre devenir, prisonnière de cet aller-retour incessant entre présent et futur.

Une force irrépressible l’attirait vers l’objet flottant, une force qui, il le savait péniblement, le dirigeait à sa perte certaine. Sa fascination grandissait à mesure qu’il se rapprochait de la brume vibrante, jusqu’à ce qu’il puisse quasiment la mâcher. Il sentait ses forces se raviver, comme si, quelque part enfoui au plus profond de lui-même, se réveillait une force primordiale, brutale, comme si , après des années d’une errance neurasthénique, son être véritable sortait d’un sommeil de pierre. Il devait prendre le contrôle. À tout prix.

Le futur et le présent sont contractés dans un même moment fictionnel, celui de la machine, du contrôle, de la sécurité, de la régularité, de l’identique, en somme celui du VIDE.

De l’équipage d’origine, composé de fiers explorateurs du cosmos, il ne restait qu’une masse d’ectoplasmes gravitant autour de la plate-forme. Certains erraient sans but, leurs esprits comme magnétisés par l’aura décadente du corps étranger, d’autres, plus réactifs à la présence gazeuse, tentaient par tous les moyens d’atteindre la partie supérieure du pod. Mais un large porte-à-faux empêchait systématiquement toute tentative d’en prendre le contrôle. La frustration, l’aveuglement, le manque transformaient ces brillants chercheurs en bêtes idiotes, en quête non pas de cervelle fraiche pour se nourrir, mais d’un nouveau point de vue; ils voulaient monter sur la plateforme, invoquer les êtres cybernétiques qui la contrôlaient puis s’envoler vers les étoiles, voir la terre rapetisser tandis qu’au loin un nouveau monde se profilerait, un monde nouveau où l’homme, affranchi de son humiliante filiation animale, pourrait enfin devenir l’architecte de sa vie.

La validité de ce scénario technocentré nécessite une “suspension consentie de l’incrédulité” universelle. La production du réel, désormais autonome, se meut au rythme d’un futurisme forcené. “De qui serons nous les ancêtres ?” semble être le seul moyen de nous départir de notre passé simiesque. Le fantasme de l’exo-évolution, de l’hybridation homme-machine, et sa prégnance dans la mythologie du futur, ne seraient-ils pas la marque de l’immaturité de notre espèce dissipée ?

La plate-forme mesurait maintenant une vingtaine de mètres de haut. Elle s’était étalée, dépliée, recouvrant la quasi intégralité du parc d’un réseau de passerelles métalliques, gigantesque mérule aérienne élevant ses multiples organes vers le ciel, transperçant la brume vicieuse sur laquelle elle flottait placidement il y a seulement quelques jours. Le fou, désormais seul avec elle, n’y prêtait plus aucune attention. Il promenait son esprit altéré dans la jungle des pattes métalliques du monstrueux engin, dissertant avec sa propre folie du danger de cette étrange tendance qu’ont les humains à se laisser contrôler par des grands objets métalliques.

La [science+fiction] n’est-elle pas justement l’image de ce présent prisonnier du futur ? Cette impossibilité à projeter tout futur autre que celui dont est perfusée la société globale, porte-greffe d’un avenir qui contemple son propre mouvement pour et par lui même. Cette mystification universelle porte-t-elle un sens ?

Mais la nappe métallique ne cessait de s’étendre, si bien qu’elle finit par se substituer au sol existant. Celui ci, plongé dans une pénombre permanente,se transforma en une gigantesque cavité, créant un univers maintenant souterrain, peuplé d’ êtres nyctalopes. La prairie était devenue un enfer où il était de plus en plus difficile de se frayer un chemin ; sur les pylônes enchevêtrés proliféraient des moisissures phosphorescentes, multicolores, extrusions protubérantes qui éclairaient faiblement la nuit perpétuelle d’”en dessous”. La brume fétide, elle, continuait inlassablement de se propager d’on ne sait où. À la surface de la nappe se déroulait un paysage efficacement composé de plaques de métal, gigantesque château de cartes ployant par endroits, la où s’élèveraient bientôt de nouveaux étais, assurant automatiquement une planéité parfaite de l’ensemble.

L’absorption de la fiction et de ses possibles par une rationalité prétendument objective s’accompagne de la decrédibilisation systématique de toute fiction en dehors de celle “officialisée”. L’utopie d’une quotidienneté sirupeuse écrase de loin la fiction dystopique du contrôle global et de la reproduction du manque…

Les habitants des bas-fonds ne tentaient plus de se hisser à la surface de la plate-forme. Ils se mirent à spéculer sur l’existence d’êtres cybernétiques là-haut, êtres dont il était question dans les mythes anciens qui entouraient la naissance de leur ciel opaque. “Ceux-ci vivraient nus, libres, heureux, enfants de la plate-forme et des étoiles, dans la sécurité d’un lendemain toujours meilleur, avec la liberté d’être chaque jour plus heureux”. Un jour, le plafond métallique s’entrouvrirait, et ils échapperaient enfin à leur obscure condition, à l’humidité et à la lumière blafarde. Le couvercle, dont ils étaient captifs, était devenu le moteur de leurs illusions, de leur “principe espérance”.

Sommes-nous prisonniers de l’enantiodromie, cette force qui transforme les choses en leur contraire, et qui est à l’œuvre dans ce processus qui prend comme solution la cause du problème ? Tenons-nous tant à être perdants pour ne pas nous rendre compte quand nous avons gagné ?
Le jeune nomade plissa les yeux. Au loin un fil de lumière se découpait dans l’obscurité. Les mythes disaient vrai, ils allaient enfin pouvoir monter.


Après s’être habitué à la lumière brulante du zénith, ils purent contempler l’immense plaine telle que leurs lointains ancêtres l’auraient connue, sauvage et vibrante. Ils se retournèrent alors vers l’objet de leurs fantasmes. C’est un amas de tôles gémissantes, soutenues par des piles rongées par la rouille, une structure précaire envahie par une végétation entreprenante qu’ils découvrirent, en lieu et place de la vision cornucopienne qu’ils avaient développée dans leurs esprits. De toute évidence la plate-forme avait arrêté sa monstrueuse croissance depuis bien longtemps…

Ils hésitèrent un instant entre joie et déception, et reprirent leur route, le paradis enfin à leur portée.