La soi-disant utopie du centre Beaubourg



« La soi-disant utopie du centre Beaubourg » d’Albert Meister, originalement publiée en 1976 sous le pseudonyme de Gustave Affeulpin, a enfin été rééditée il y a quelques mois, aux éditions Burozoïque.


Ce livre tiens une place toute particulière dans la « inrusographie » (à mes yeux surtout…). La première fois que je l’ai croisé, dans le sous sol de la bibliothèque de l’école d’archi de Charenton, j’avoue que je n’ai pas très bien saisi de quoi il s’agissait. Il y était question de 76 plateaux situés sous le Centre Pompidou, qui seraient le théâtre d’une sorte d’utopie contre-culturelle autogestionnaire, le narrateur racontant à la manière d’un journal le déroulement de l’expérience. Le ton employé plus le titre (la soi-disant utopie) me laissèrent dans le doute : tout ça a-t-il réellement existé?


Ce n’est que plusieurs années plus tard que je l’ai croisé à nouveau, en travaillant sur mon diplôme, où je posais la question de la forme utopique comme projet, ou comment offrir un espace d’émergence et d’expérimentation de nouvelles formes de vivre-ensemble… Ce livre reste pour moi une référence incontournable. C’est une des seules utopies réellement « exploratoire », se refusant à toutes tentatives d’établir un ordre stable et cristallin, tentatives communes à une grande partie de la littérature utopique classique, et qui passent par l’intériorisation des relations de domination dans une société exempte d’historicité (débouchant ainsi sur un nécessaire retournement de l’utopie en dystopie, son double critique). D’où le « soi-disant » du titre…


Ici, pas de contraintes, pas d’ordre, pas d’autorité. Le but de l’expérience est de montrer que nous sommes assez grands pour nous en sortir tout seuls, ce qui veut dire tous ensemble : « Bien entendu, c’est souvent le foutoir, la pagaille, le bordaze, on perd du temps, on gaspille l’énergie, on s’impatiente : mais c’est là le prix de la liberté… »


Parmi les nombreux thèmes traités, il y a une petite tirade sur l’architecture et les architectes que je vais me faire un plaisir de reproduire, malgré sa relative longueur :


« Les architectes et les enseignants ont ceci de commun : ils protestent contre une société contraignante mais ne cessent d’imposer leurs propres vues aux gens dont ils modèlent les comportements, modèles d’habitat pour les uns, modèles culturels pour les autres. Nous avons à faire à ces deux types de modeleurs.
Les premiers à affronter furent bien entendu les architectes, qui ne comprenaient pas pourquoi nous laissions tant d’espace sans attributions précises. Comme il le font dans l’urbanisme, dans le logement, dans les Maisons de la Culture, ils prétendaient venir nous aider à définir architecturalement les diverses fonctions des locaux : ici on fera la danse, là on se reposera, là on circulera, etc. En somme la réplique exacte de ce qu’ils imposent dans les villes et les ensembles qu’ils construisent, et où les gens qui habiteront sauront à l’avance où ils devront et, surtout, là où ils ne devront pas dormir, pas circuler, pas manger, toutes ces impositions et intrusions dans la vie des intéressés s’accompagnant des habituelles salades sur la Liberté de l’Homme et l’humanisme des concepteurs. Quand se rendront ils compte, ces monolithiques naïfs, qu’ils sont les plus sûrs portes-paroles de la société intégrée, et que leurs audaces sans démesure et leur béton dérisoire ne servent qu’à les abuser eux-mêmes?
Les anciennes villes étaient vivantes précisément parce qu’elles n’étaient pas planifiées, que les maisons et les rues s’étaient construites et tracées peu à peu, selon les besoins, qu’on ajoutait une pièce ou une aile, qu’on perçait un passage ou une ruelle quand il fallait plus de place ou plus de dégagement.
Il en ira de même pour nous : nous serons l’anti-plan, l’anti-urbanisme, la non-architecture.
Et comme dans les villes du passé, il y aura dans nos étages des doubles-emplois, de l’espace utilisé, des coins perdus, et l’on modifiera quand bon nous semblera, et vous ne nous bâtirez pas d’amphithéâtres, ni de fosses d’orchestres, ni de loges ni de salles de musique, ni de labos-fotos, ni rien du tout. Les niveaux se diviseront au gré des activités et des fantaisies, et pour autant que Dylan ne me gène pas quand je visite Webern, peu m’importe leur voisinage. Forcément, il y aura du flottement, de l’indécision, des discussions et des tensions : permettez toutefois que ces discussions nous les ayons entre nous, les concernés (et pas les con-cernés que deviennent ceux que vous entourez de vos conseils bienveillants) ; car nous savons aussi que ces discussions nous ne pourrons jamais les avoir avec vous, puisque les planificateurs ne parlent jamais avec les planifiés, les modeleurs avec les modulés.
 » (pp.33-34)


Bref, un bouquin à lire absolument, si l’on considère en plus que son auteur est un éminent sociologue spécialiste des questions d’autogestion, que certains éléments du récit m’ont rappelé des épisodes vécus à l’atelier, et qu’il existe à mes yeux une parenté troublante entre la Soi-disant utopie et la Cité du temps perdu (à paraitre sur inruse.org) dont l’auteur m’a pourtant affirmé qu’il ne l’a jamais lue.


Après la fin des utopies, la soi-disant utopie comme renouveau du genre de l’exploration des possibles ?